Nous vivons dans une civilisation façonnée par le
travail. Que cela soit le système de redistribution, éducatif ou de
santé, notre perception du court de la vie ou notre imaginaire, nos
rythmes ou nos modes de vie, nos sociétés sont conditionnées par le
travail, valeur centrale structurante.
Pourtant, nous sommes aujourdhui à laube dune
nouvelle société et lébauche de celle-ci se construit à partir et à
lintérieur même du système capitaliste-social-libéral.
Premièrement, le post-fordisme et la révolution informationnelle ont opéré un basculement sans précédent : la valeur ne repose plus aujourdhui sur le temps de travail
mais sur la connaissance, la créativité, limagination et limmatériel.
Autrement dit, le savoir de lhomme compte plus que le temps de la
machine.
Deuxièmement, lautonomie devient un des éléments essentiels de la production
et ceci, de plus en plus, sous la forme de la coopération gratuite
(réseaux, logiciels libres, etc.). Le salariat na pas vocation à
rester la forme dominante de lactivité. En outre, le développement
humain se substitue peu à peu à la production de la marchandise comme
but de léconomie politique en particulier et de la société en général.
Troisièmement, nous constatons que parce que la
production exige de moins en moins de travail et distribue de moins en
moins de salaires, il devient de plus en plus difficile de se procurer
un revenu suffisant et stable au moyen dun travail payé. Notre système socio-économique se trouve dans une impasse :
les sommes à prélever et à distribuer pour couvrir les besoins
individuels et collectifs tendent à dépasser les sommes distribuées par
la production [1].
Face au chômage de masse, il existe une véritable crise de la
répartition des richesses et des biens pouvant être créés avec de moins
en moins de travail humain.
DES NECESSAIRES REMISES EN CAUSE
A lopposé des libéraux,
nous nacceptons pas la vision individualiste de lactivité revenant à
considérer lhomme gérant sa vie comme une entreprise. Alors que
certains libéraux expliquent que « le travail entrepreneurial est
presque semblable au développement humain », nous refusons cette
logique venant à transformer lindividu en capital humain et visant à
substituer peu à peu au droit du travail le droit commercial. De plus,
nous ne réduisons pas notre calcul de la richesse à une simple somme
déchanges monétaires, ni à une assimilation entre croissance et bien
être. Il ny a pas que le travail productif, par le biais du
libre-échange, qui produise de la richesse. Enfin, nous refusons la
conception économique libérale de lautonomie des personnes qui,
soigneusement encadrée, est perçue comme un moyen daccroître leur
flexibilité et leur productivité au travail.
A lopposé des marxistes,
nous nous ne considérons pas que le travail soit la seule voie de
lémancipation. Le travail, libérateur pour certains, doit être aussi
analysé comme facteur possible daliénation . Le travail répétitif (du
machinisme par exemple), dégradant ou dangereux pour la santé nest pas
un outil de bien-être personnel. En outre, il est indipensable de
redéfinir le « hors travail » en refusant de le réduire à sa simple
fonction reproductrice. Bien plus large, il regroupe du temps de repos,
du temps libre, du temps de formation ou du temps déchange social.
Enfin, nous ne souscrivons pas à lidée que les hommes, poussés par la
science et le progrès technique, parviendront par leur travail et par
conséquent leur production à dominer et domestiquer le monde.
A lopposé de la plupart des social-démocraties,
nous nestimons pas que le travail doivent conditionner nos systèmes de
redistribution, de formation ou de santé. Cest reconnaître ainsi, une
fois de plus, que la richesse est principalement créée par
lintermédiaire du travail productif et nier au bénevolat, à léchange
gratuit, au don, à léconomie sociale ou aux activités domestiques leur
rôle prépondérant dans le bien-être et la richesse sociale. Cest
refuser dadmettre que, comme lexplique André Gorz, « bien que le
temps de travail ait cessé dêtre la mesure de la richesse créée, il
reste encore la base sur laquelle sont assis les revenus distribués et
le gros des sommes redistribués par lEtat ».
Nous constatons que nous vivons dans une société dont
la conception du travail et de la production est figée selon les
réflexions, les valeurs et les utopies qui prévalaient au XIXème, tant
libérales, marxistes que social-démocrates.
POUR UNE SOCIETE DIVERSEMENT ACTIVE ET RICHE !
Nous, Jeunes Verts, prennons acte de lévolution de nos
sociétés et de leur besoin de développement humain. Pour répondre à ces
enjeux et proposer un choix écologiste de société, il nous faut porter
sur le devant de la scène plusieurs combats intimement liés : la
redéfinition de la notion dactivités et de la richesse, le revenu
dexistence pour tou-t-es, la diminution du temps de travail et la
politisation de lentreprise.
1. Reconsidérer les activités et la richesse
La notion de travail doit se fondre dans une
philosophie de la multiactivité. Nous considérons que les activités
productives, les activités culturelles, les activités politiques, les
activités associatives et les activités familiales sont toutes autant
créatrices de richesses les unes que les autres.
Dans ce cadre, il est urgent de favoriser de nouveaux
types de rapports sociaux, de coopération et déchanges permettant
dexprimer la richesse sociale et écologique mais aussi de réorienter
la production. Léconomie sociale et solidaire, à travers notamment les
SEL en France ou les cercles de coopération en Allemagne, ainsi que la
création de monnaies locales [2] sont des piliers de cette transformation écologique.
Dautre part, une redéfinition de la richesse passe
concrètement, outre par notre perception et nos concepts écologistes de
lactivité, par un changement dindicateurs de la richesse et donc du
PIB. Une réforme de nos outils de mesure nécessite de mettre en place
un indicateur multiple et complexe dont lactuel PIB ne serait quune
partie [3].
Afin de permettre lappropriation de ces thèmes par
tou-t-es, il est grand temps que les pouvoirs publics et les milieux
associatifs lancent de grands débats publics. Aux niveaux locaux,
nationaux et européens, il est nécessaire de donner la possibilité aux
citoyens de définir collectivement leur définition de la richesse et de
la finalité de nos sociétés.
Une harmonisation des indicateurs résultant de ces
travaux devra être effectué au niveau européen et un indicateur
alternatif européen devra être utilisé pour mesurer la richesse de
lUnion Européenne.
2. Le revenu dexistence
Nous, Jeunes Verts, prônons la déconnexion du travail et du revenu,
déjà en cours, à lheure où lentreprise fordiste nest plus le cur de
la valeur, à lheure où la richesse devient une uvre coopérative et un
patrimoine commun, à lheure où le besoin dautonomie est de plus en
plus grand, à lheure où il est indispensable de réclamer une
production plus écologique.
Le revenu dexistence est un droit pour tou-t-es :
universel, inconditionnel et individuel. Il est une juste
redistribution de la richesse sociale émanant de notre histoire et de
notre savoir collectif. Il est la première garantie à une société de la
multiactivité. Il permet dassurer lautonomie des individus en leur
permettant de refuser des travails indécents, dangereux ou mal
rémunérés. Il est cumulable avec une rémunération dun travail choisi
et doit être dun niveau suffisant.
Le revenu dexistence permet de donner aux jeunes entre 16 et 25 ans lautonomie
dont il ont besoin pour se former et sépanouir. Il leur confère
lindépendance vis-à-vis de leurs familles et la possibilité de
poursuivre des études sans avoir recours aux jobs mal payés, précaires
et indignes. Il leur permet de se construire un plan de vie non dicté
par des impératifs économiques ou professionnels et dorienter ainsi
leur activité selon leur propre volonté. Plus largement, le système
éducatif doit initier, encourager, voire construire sa méthode
pédagogique, sur les valeurs dautonomie, dépanouissement et de
coopération.
Le revenu dexistence permet aussi de réorienter la production vers plus décologie et de solidarité
en subventionnant de fait les activités aujourdhui abusivement
déclarées comme non productive. Il est loutil de lautonomie de chaque
sexe et plus géneralement celui du développement humain, de la
possibilité pour chacun de se réaliser et de choisir son existence
propre.
3. La diminution du temps de travail
Nous, Jeunes Verts, ne comprenons pas la diminution du
temps de travail comme la solution permettant déradiquer le chômage
mais bien plus comme une philosophie du partage et une redistribution des temps de la vie.
A linstar dAndré Gorz, nous affirmons quil est nécessaire de
desserrer létreinte du travail productif sur lindividu et de
promouvoir des libertés individuelles nouvelles : « un droit de
travailler de façon intermittente et de mener une vie multiactive dans
laquelle travail professionnel et activités non rémunérés [par un
employeur] se relaient et se complètent ».
La société doit donc sacheminer vers un modèle fondé sur la flexibilité choisie,
lautonomie des individus permettant lautogestion de son temps et
aussi lauto-organisation collective vers un mode de production
coopératif. Il est donc nécessaire de continuer la politique de RTT en
passant progressivement aux 32 heures puis aux 28 heures.
Cependant, une politique de réduction de temps de
travail peut avoir des effets néfastes si elle ne vise à assurer quune
même quantité de production avec un nombre supérieur demployés et non
une réorientation de la production et un epanouissement personnel. Les
conditions de travail précaires, lintensification du travail ou les
maladies pathologiques professionnelles sont autant de dérives à éviter
par lintermédiaire dun revenu dexistence suffisant pour tou-t-es,
luttant contre la misère et privilégiant de nouvelles productions et
activités.
4. Politiser lentreprise
Toutes les réflexions sur la multiactivité, le revenu
dexistence ou la RTT doivent traverser la société dans son ensemble et
lentreprise en particulier. Trop longtemps, lentreprise a été
considérée et sest considérée elle-même comme un pur élément
économique, seule créatrice de richesse, et dans ce sens au-dessus des
contraintes et évolutions socio-environnementales.
Lentreprise nest pas et ne doit pas être cette entité
productive coupée des réalités sociétales. Au contraire, il est
nécessaire de porter la discussion sur la transformation du travail au sein même des entreprises.
Le débat doit être large et questionner les contraintes horaires et
hiérarchiques, les conditions de travail des salariés, la multiactivité
et la flexibilité choisie, le travail salarié dans son ensemble, la
responsabilité sociale et environnementale, la finalité de lentreprise
et de sa production ainsi que son système de gestion.
La politisation de lentreprise devient ainsi un des
enjeux fondamentaux pour une redéfinition de la richesse, de
lactivité, du revenu, du partage du travail et de la coopération. Elle
va de pair avec sa démocratisation. Lentreprise de demain a plus
davenir dans la coopération, la gestion concertée par des producteurs
associés, la réorientation de la production vers des finalités
écologiques soutenables, linscription dans le local et le
développement personnel de ses employés.
Nous, Jeunes Verts, misons sur une
autre société : celle de lautonomie, où chaque individu choisit sa
propre existence et où la collectivité privilégie la coopération pour
un développement humain et soutenable.
Position votée lors de la coordination fédérale de Besançon du 03-04 avril 2004
source:
http://www.jeunesverts.org/spip.php?article33